Harbin Juif

6 03 2011

 

Comme nous en avons déjà parlé, les juifs Ashkénazes venant de Russie (à 90% le reste venant de Pologne et des Pays Baltes) ont profondément marqué l’histoire d’Harbin.

La grande synagogue d'Harbin, 1909. Aujourd'hui c'est un hotel, café, fast-food, creche...

L’histoire commence en 1898 lorsque la Russie obtient de la Chine des Qing en plein déclin, un bail de 25 sur la péninsule du Liaoning  ainsi que l’autorisation d’étendre le transsibérien à travers la Mandchourie jusqu’à Port Artur.

Un grand nombre d’ouvriers juifs arrivèrent attirés par de bons salaires et la possibilité de se lancer dans le commerce sans avoir à subir les différentes restrictions touchant leur communauté dans la Russie Tsariste. Déjà en 1903 la ville compte 500 habitant juifs, un rabbin et une communauté gérant une école et une synagogue.

La grande synagogue d'Harbin

La communauté juive va ensuite s’étoffer par vagues successives.

 

La guerre entre la Russie et le Japon va profiter à Harbin et à la communauté Juive : la ville devient la principale base arrière des armées Russes, et les marchants juifs fournirent les vivres, vêtements et équipements destinés aux soldats du Tzar. En plus de s’enrichir la communauté va aussi s’agrandir et se diversifier puisque, après la défaite un grand nombre de soldats juifs choisiront de rester sur place ainsi que tout le personnel juif de l’hôpital militaire (infirmières qui vont féminiser la population et médecins).

 

Ensuite, la ville va connaître un flot continuel de nouveaux arrivants fuyant les pogroms de 1905-1907. Durant cette période, la communauté se structure comme le prouve la création d’une bibliothèque (élément important dans la culture Ashkénaze). En 1913 les Juifs constituent la troisième communauté d’une ville véritablement cosmopolite : sur 80 000 habitants on compte 34 313 Russes,  23 000 Chinois, 23 000 Juifs, 5 000 polonais, 2 500 japonais, moins d’un milliers d’allemands, de tatars, de géorgiens, de ressortissants des pays baltes… En tout 53 nationalités différentes et 45 langues parlées selon le recensement conduit par la compagnie du chemin de fer.

A l'intérieur de l'ancienne école juive.

En 1912 s’installe une antenne du mouvement sioniste qui deviendra bientôt la seule de Russie après la révolution russe. En effet l’arrivée des bolcheviques au pouvoir et leur profonde méfiance vis a vis des juifs, entraine une nouvelle vague d’arrivants obligeant la communauté à ouvrir une soupe populaire et un hospice.

Mais la principale vague de migrants juifs n’arrivera que dans les années 1920 après la chute du gouvernement antibolchevique de Sibérie de l’Amiral Kolchak. Cette fois c’est une migration de notables, hommes d’affaires, professions libérales et artistes qui va renforcer la communauté.

 

Les années 1920 sont l’âge d’or des juifs d’Harbin : il existe deux synagogues, deux écoles, une bibliothèque, une banque juive, un journal « Siberia Palestine weekly »,  un hôpital, des institutions de charité.

Comparés aux Russes les Juifs semblent plus aisés : ils occupent les premières places dans l’industrie et le commerce. La vie culturelle est brillante.

Soulignons que la communauté juive a été très marquée par l’influence du mouvement sioniste à travers ses organisations féminines ou de jeunesse (Maccabes, Betar) dont les membres franchissent parfois le pas du retour vers la terre promise. Les années 1920-1930 sont aussi l’apogée de ce mouvement encourageant l’immigration en Palestine et soutenant la création d’un Etat juif (envoi de fonds, signature de pétitions).

 

En 1932, la Mandchourie passe sous contrôle japonais, ceux-ci édictent des règles strictes visant à chasser l’influence russe et à coloniser économiquement la région : toutes les entreprises doivent dorénavant compter un japonais comme actionnaire majoritaire.

Le premier contact avec les nouveaux occupants est assez rude, les soldats en garnison sur Harbin ne se gênent pas pour rançonner et piller : leur spécialité étant de faire enlever des riches personnes puis de demander une rançon. Devant cette situation troublée un grand nombre de juifs déménagent vers le sud en territoire chinois (Tianjin, Shanghai, Tsingdao).

 

Ceux qui restent s’organisent pour faire face aux nouveaux maitres qui vont radicalement changer de politique.

Les japonais n’étant pas véritablement  antisémites par idéologie (20  000 juifs dont un bon nombre d’allemands vont passer la guerre à Kobe et Shanghai sans être trop inquiétés) ils vont tenter de se baser sur la communauté juive pour développer la Mandchourie.

A la suite d’un article remarqué du fondateur de Nissan Ayukawa Gisuke « un plan pour attirer 5 000 juifs en Mandchourie » le pouvoir impérial envoyât à Harbin un colonel à l’esprit ouvert et acquis à l’idée de développer la Mandchourie avec l’aide des juifs. Une excellente entente régnait donc à la veille de la seconde guerre mondiale entre Japonais, allies des Nazis et Juifs d’Harbin…

Au point qu’en 1937, 1938 et 1939 furent organisées les  « conférences des juifs du grand est » en présence de représentants nippons durant lesquelles la communauté juive s’engageait a coopérer avec le Japon pour « instaurer un ordre nouveau en Asie » !!!

Durant toute la seconde guerre mondiale, hormis la fermeture des journaux sionistes sous les pressions répétés des Allemands auprès de leurs alliés Japonais, la communauté juive ne subit pas de persécutions particulières.

 

Les choses changèrent en 1945 lorsque l’armée Rouge libéra et occupa la ville (ce qui a laisse aujourd’hui encore un douloureux souvenir aux habitants du fait du comportement de la soldatesque soviétique).

Les russes arrêtent les leaders de la communauté juive et rapatrient de force, déportent et liquident  un grand nombre de Russes (anciens combattants des armées Blanches) dont un bon nombre de juifs. Les activités de la communauté deviennent illégales. L’exode vers Israël s’accélère.

 

En 1946, les Soviétiques rentent Harbin aux autorités chinoises de l’armée populaire de libération. L’exode vers Israël s’accélère.

Je n’ai pas beaucoup d’informations sur ce qui s’est passé une fois que la ville a été rendue aux chinois. Quelle a été la politique officielle du régime vis a vis de cette minorité étrangère avec une organisation interne forte et spécifique ? Quelle a été la position des chinois vis a vis de l’immigration vers Israël ?

Je n’ai pas trouvé de réponse pour le moment mais ce qui est sur c’est que la majorité des juifs émigrèrent en Israël  durant les années 1950-1960 même si un noyau subsista. La communauté continua à conduire des activités officielles (bibliothèque, synagogue) jusqu’en 1962. Et quelques juifs vécurent sur Harbin jusqu’à la fin des années 1980 comme en témoigne les tombes du cimetière juif de Huang Shan en banlieue.

 

Juste un mot de ce cimetière qui regroupe trois différentes sections : les juifs, les chinois et les orthodoxes.

L'entrée du carré juif, cimetière de huang shan

Je suis tombé sur la tombe d’un certain Olmert, et après vérification il s’agit du grand père d’Ehud Olmert, ancien premier ministre Israélien… Lors d’une visite officielle en 2004, il vint se recueillir sur la tombe de son grand-père et expliqua le parcours familial qui semble exemplaire : son père, leader du mouvement sioniste Betar, quitta Harbin en 1933 (un an après l’arrive des Japonais) pour Israël.  Sur son lit de mort, il aurait prononcé ses dernières paroles en…chinois !

La tombe du grand père d'Ehud Olmert

On apprend beaucoup de choses dans un cimetière : il semble y avoir eut un certain nombre de mariages mixtes être russes et Chinois après la seconde Guerre Mondiale (forcés?) et il resterait encore aujourd’hui un certain nombre d’habitants d’Harbin, ethniquement russes mais avec la nationalité chinoise, sans doute plus très jeunes je vous l’accorde.

Carré orthodoxe, couple mixte Chino-Russe

 

Publicités